Contes et légendes mansacoises

  Jeannot, roi des pêcheurs de la Vézère.

 

 Un conte, fil conducteur de la balade en Corrèze du mois d’août 2017, autour du thème de la Paumellerie Electrique et de la Vézère, écrit et raconté par Daniel Auzeloux, coordinateur de la balade contée et paru dans le bulletin municipal "Mansac...quoi ? des Coteaux Verts à la Rivière Vézère" de janvier 2018.

 

Jeannot, a travaillé à la Paumellerie Electrique, après son retour de la Guerre 14-18, un peu traumatisé, mais vivant. Il en a ramené aussi un petit penchant pour la consommation d’alcool et une furieuse joie de vivre.

Imaginez le, le Jeannot : un gars pas très grand, un peu sec, le visage barré par une généreuse moustache, le cheveu épais et raide, sous le béret toujours vissé sur sa tête. Avec ça, un excellent ouvrier, bien noté par les chefs. Il travaillait précisément sur l’une des machines à souder automatiques qui unissaient, avec une gerbe d’étincelles, les 2 parties de la paumelle. Le rendement était excellent et la paye correcte.

Chaque matin, il arrivait à l’usine sur son vélo, depuis le village des Escures, après avoir traversé en barque la Vézère. Le soir, après une halte plus ou moins longue dans l’un des 7 bistrots de la  Rivière de Mansac, il reprenait, en sens inverse, la direction des Escures et le chemin, qui était moins bon qu’aujourd’hui, n’était parfois pas assez large.

Aux Escures, il y avait aussi un bistrot qu’affectionnait Jeannot, c’était chez la Mado. Il y passait de longues soirées à siroter le vin produit dans les collines, bacot ou noa. Jeannot était un braconnier notoire, bien connu des gendarmes de Larche,  comme de ceux de Terrasson, avec qui il se livrait à une guérilla dont il s’était presque toujours bien sorti, débrouillard et rusé comme il était.

Ce qu’il aimait Jeannot, c’était pêcher au filet, mais surtout tendre les cordes pour attraper brochets et anguilles que la Mado faisait cuire divinement. Mais depuis la dernière inondation de la Vézère, la pêche était moins bonne, les cordes souvent coupées... il lui arrivait même de revenir bredouille...une honte !

C’était un soir de paye et Jeannot avait fait plusieurs bistrots à la Rivière et ensuite, chez la Mado : il avait arrosé sa prime de rendement qui le récompensait en tant que meilleur soudeur de l’entreprise. Il avait dégusté une anguille à la sauce au vin et il se sentait en pleine forme. Il décida d’aller tendre ses cordes du côté corrézien, près d’une vieille souche.

 La barque glissait sur l’eau sans bruit. La lune brillait, ronde dans le ciel, un temps parfait, sauf que la pêche était interdite. Un détail...

Jeannot descend, amarre sa barque, prépare le matériel, attache avec une bonne ficelle la corde à la souche, quand voilà qu’un méchant nuage masque la lune. « Zut ! Je vais devoir attendre un peu pour continuer.» Un léger bruit dans son dos, une sensation bizarre, instinctive de braconnier : ils sont là ! Il se retourne lentement et s’accroupit. Oui, c’est bien la silhouette des gendarmes sur le chemin. Faciles à identifier avec leurs képis. Ils sont 2.

« Que faire ? Remonter dans le bateau et revenir en Dordogne, c’est risqué, car leurs collègues sont peut être postés aux Escures. Ils ne l’ont pas vu et ne se risqueront pas à le chercher sur la rive. Il vaut mieux attendre ! »

Ce qu’il fit. Il s’allongea sans bruit  et observa les gendarmes qui s’étaient assis près de la digue. Le nuage disparut et la lune brilla à nouveau.

Au-dessus de la digue, là où l’eau crée une petite cascade, une brume se formait.  Jeannot eut, au bout d’un moment, l’impression qu’une forme humaine, comme une dame toute de blanc vêtue bougeait lentement, et le regardait - un esprit ? Il avait fait la guerre et ne cela ne l’émotionna pas, mais pourtant... il s’efforça de garder les yeux ouverts. Certes, il avait bu un peu, même beaucoup, mais pas au point d’avoir des hallucinations.

Soudain la dame lui parla... pas à haute voix, puisque les gendarmes n’avaient pas bougé, mais il comprit distinctement ces quelques phrases qui le laissèrent pantois :

 « Jeannot, je suis la dame de la Vézère. Je te connais bien, je te vois 2 à 3 fois par jour traverser. Aide-moi, il existe dans l’eau un poisson monstrueux qui dévore tout, des petits alevins aux vieilles carpes. Il a une bouche énorme, rien ne lui résiste, pas même les gros brochets et les vieux cormorans que tu n’aimes guère. » Jeannot se frotta les yeux, mais la dame était toujours là. Elle reprit : « Pour l’attraper, utilise comme appât une cuisse de canard à peine cuite. Si tu me débarrasses de ce monstre, je te serai éternellement reconnaissante.» Jeannot se pinça le bras, non il n’avait pas rêvé.  Là bas, la dame semblait se dissoudre peu à peu dans l’eau. Un nouveau nuage passa au-dessus de la digue et, quand la lune revint, la dame avait disparu.

Sur la Vézère, un canard égaré traversait tranquillement, quand soudain, il y eut un énorme plouf, un éclair et le canard avait disparu. Etrange se dit Jeannot.

Mais son attention fut attirée par les gendarmes qui, lassés de leur attente, repartaient vers la Rivière-de-Mansac. Jeannot, soulagé, prit le temps de tendre ses cordes avant de rejoindre en barque les Escures, afin de dormir un peu. Le lendemain, c’était dimanche et point de travail.  Vers les 10 heures, la tête encore embuée, il alla relever ses cordes. Rien ! Il n’en revint pas ; les fils, pourtant solides, étaient tranchés net.

« La dame a peut-être raison, se dit Jeannot, si le monstre existe bien, je l’aurai ! » Il prépara une grosse corde, y attacha des fils de fer au bout desquels il fixa de solides crochets d’acier. La bête n’avait qu’à bien se tenir. Pour midi, justement Mado avait cuisiné du canard. Il passa en prendre une cuisse avant qu’elle ne soit trop cuite. Mado ne comprit pas ses explications, mais elle était habituée à ses fantaisies...

Jeannot ne parla à personne de sa nuit étrange, par peur des moqueries, mais discrètement, le soir, à la nuit tombée, il revint à la vieille souche. Point de dame de la Vézère, pourtant la lune brillait. Point de gendarmes aussi. Il tendit soigneusement sa corde spéciale avec la cuisse de canard sur le crochet du milieu.

 Le matin, il fut debout bien avant l’heure du départ à l’usine. Depuis sa barque, il vit bien que sous l’eau, il y avait quelque chose d’énorme. Le saule auquel, il avait attaché sa corde était secoué violemment. Il tenta de ramener la chose sur la berge en tirant de toutes ses forces. La bataille fut rude et il ne l’aurait pas gagnée, si deux copains qui traversaient eux aussi la Vézère pour aller à l’usine, n’étaient venus lui prêter main forte.

Enorme, plus grand que Jeannot. Une gueule à vous avaler tout cru avec deux immenses moustaches de part et d’autre. A eux trois, ils tirèrent la bête sur la rive. Elle se débattait avec une force prodigieuse et, comme elle était visqueuse, Jeannot dut poser sa veste dessus pour la cramponner. Un de ses amis assomma le monstre à coups de rame. Ils le chargèrent sur la barque et le ramenèrent à la Mado. Ils prirent le temps de mesurer la bête: 2m35.

« Nom d’un chien ! On va être en retard à l’usine ! vite ! Mado occupe-toi de découper ce poisson et de le cuire ; on le goûtera ce soir ».

Et c’est ce qui fut fait et c’est aussi pourquoi il n’y eut aucune photo prise de ce poisson gigantesque et inconnu de tous. Un régal, cuit en civet, comme la Mado savait le faire. Il y en eut pour tout le village des Escures et l’histoire se répandit, mais pas trop, à cause des gendarmes.

Et depuis ce jour,  Jeannot devint le héros discret de la Vézère. Chaque fois qu’il allait à la pêche, il ramenait toujours du poisson et en quantité. Il ne revint plus jamais bredouille. La dame de la Vézère lui prouvait ainsi sa reconnaissance. On le nomma bientôt entre copains «le roi des pêcheurs de la Vézère », mais il continua à se méfier des gendarmes, à travailler normalement à la PE, à arroser les soirs de paye et à vendre discrètement du poisson à l'usine...

Ce poisson, inconnu alors dans la Vézère du temps de Jeannot, est aujourd’hui revenu : il s’agit d’un silure, mais c’est sans doute parce que Jeannot n’était plus là pour arrêter sa progression qu’il a envahi progressivement la Vézère depuis quelques années

 

 

D'autres contes et histoires mansacoises

 

Voici deux nouvelles histoires de « Jeannot roi des pêcheurs » écrites et racontées par Yvon Saigne lors de la Balade en Corrèze d’août 2017. Yvon tient ces anecdotes de sa mère qui a connu les vrais héros mais, pour les besoins de la balade, elles ont été prêtées à Jeannot. Ces 2 histoires ont été publiées dans le bulletin municipal de Mansac: "Mansac... Quoi,  Des Côteaux Verts à la Rivière  Vézère "de juillet  2018.

Les sabots et les gendarmes

C’est le printemps, il a plu beaucoup ces derniers temps et la Vézère est en forte crue. Depuis 2 jours la pluie a cessé et comme le week-end arrive, en rentrant du travail à vélo, Jeannot le pêcheur s’arrête au pont du Gour pour voir si le niveau a baissé. Effectivement, la décrue a commencé. Jeannot est ravi, c’est décidé, demain il ira braconner au filet à la digue des Escures.

Le lendemain à l’aurore, Jeannot est déjà sur place avec son fidèle chien, Galopin. Malgré la crue, il pose son filet à environ 150 m de la digue, puis décide de rester dans les parages pour surveiller qu’il ne parte pas avec le courant, tout en pêchant avec sa ligne. Soudain Galopin lâche un léger aboiement. Jeannot se retourne et voit arriver les gendarmes vers lui. Il n’a pas le temps de réfléchir, il doit leur échapper ! Alors pour ne rien laisser sur place, il jette sa ligne et sa besace dans le courant, puis à son tour se jette à l’eau tout habillé avec ses sabots. Jeannot est un  bon nageur, et rapidement en utilisant le courant, il se retrouve de l’autre côté de la rivière, puis il s’éloigne en courant pour se cacher et se sécher. Malheureusement il est pieds nus, ses sabots sont partis dans le courant, et il sait qu’il ne les reverra jamais. Pour la ligne et le sac ce n’est point grave, il en a d’autres, mais les sabots, c’est une grosse perte car ils étaient neufs, et  très coûteux.

Une fois bien caché, Jeannot s’aperçoit que Galopin n’est pas avec lui. Il pense qu’il n’a pas voulu se jeter dans ces eaux tumultueuses et dangereuses, mais n’est pas inquiet, car  le chien rentrera bien à la maison, il connaît le chemin depuis longtemps. En effet, après un moment d’attente, Galopin décide de retourner chez son maître. Mais il est suivi de loin par les gendarmes qui ont compris qu’il pourrait éventuellement les amener chez le fugitif.

Maintenant, 4 heures ont passé, et Jeannot décide enfin de rentrer chez lui. Il passe discrètement par le pont du Gour, évite de peu la rencontre avec un copain de boulot, puis suit les bordures de prés et de champs jusqu’à son domicile, car marcher pieds nus dans les chemins est un peu galère, et puis il y a le risque de croiser quelqu’un du village alors qu’il est sans sabots et encore mouillé. Il est persuadé que les gendarmes sont maintenant repartis depuis longtemps, mais au moment où il arrive à son domicile, il tombe nez à nez avec eux, ils attendaient devant la porte avec son chien. Jeannot comprend tout de suite, Galopin l’a trahi. En plus de la perte de sa ligne de sa besace et de ses chers sabots, il va devoir payer une lourde amende !

Après avoir énuméré les preuves du délit de braconnage, (la fuite, le chien, les pieds nus, les vêtements encore mouillés, etc..) et fait la morale à Jeannot, les gendarmes dressent le procès verbal et repartent avec un sourire en coin. Jeannot lui, honteux, et la tête basse, se dit qu’il vient de vivre une bien triste journée. Il sermonne Galopin pour se soulager un peu, tout en oubliant que c’est lui qui l’a averti de la venue des gendarmes. Comme pour le punir, il décide de ne plus l’amener avec lui, et de l’ignorer pendant 15 jours. Il va se changer, chausse sa vieille paire de sabots usés, puis après un repas frugal, la pêche oblige, repart avec mille précautions lever son filet à la digue. Jeannot à l’espoir d’avoir pris beaucoup de poissons qu’il pourra vendre pour alimenter une cagnotte dans le but de racheter des sabots et de s’acquitter de l’amende !

 

Sauvetage en eaux troubles

Ce matin là, la Vézère étant en crue, Jeannot le pêcheur prend son vélo pour se rendre à son travail. Arrivée à quelques centaines de mètres du pont du Gour, il aperçoit quelqu’un sur le pont. En se rapprochant il remarque que c’est un pêcheur à la ligne assis sur le parapet en pierre du pont. Jeannot s’interroge, qui est cet imprudent qui fait fi du danger de pêcher ainsi, les pieds tournés vers la rivière, un jour de crue ? Lorsque Jeannot est un peu plus prêt, il reconnaît ce pêcheur, c’est le jeune et insouciant Fernand de Pazayac, surnommé "fleur aux dents". Maintenant Jeannot aborde la montée vers le pont, quand soudain, il voit Fernand basculer dans la rivière en poussant un cri et en levant un bras au ciel. Jeannot connaît bien les dangers de la Vézère et pense avoir compris ce qu’il vient d’arriver. Il sait que des embâcles de branches emportés par le courant sont dangereux, notamment pour les pêcheurs. Il se dresse sur les pédales du vélo pour accélérer le train et vite rejoindre le parapet.

Voici donc ce qui est arrivé à Fernand : Avec sa solide ligne bien plombée, "fleur aux dents", l’imprudent, était en train de pêcher derrière une pile du pont, car c’est souvent là, en période de fort courant, que le poisson se réfugie pour se reposer dans les eaux plus calmes. C’est alors qu’il voulut rallumer son mégot pour tirer une bouffée, mais avec le vent, il avait besoin de ses 2 mains pour protéger la flamme. Comme il était assis du mauvais côté, il ne put poser sa ligne derrière le parapet, alors il décida pour libérer sa main gauche de bien serrer la ligne contre lui en enroulant son bras autour de la canne. Mais en enchaînant ses gestes, il ne s’aperçut pas qu’il faisait dériver sa ligne vers le fort courant. C’est alors que surgit de dessous le pont une grosse branche, comme souvent la Vézère en charrie en période de crue en les arrachant à la rive. Au moment de l’accélération du courant à la sortie d’entre 2 piles, la branche happa la ligne, puis le fil glissa jusqu’aux gros plombs qui eux firent soudain blocage dans les entrelacs de branchages. La ligne se tendit alors brutalement et tira Fernand vers le vide. Comme il avait ses pieds du mauvais côté du parapet et que son bras entourait la canne, sur l’impact, il fut déséquilibré, il ne put se retenir et bascula dans la rivière.

Jeannot est maintenant proche du parapet et aperçoit Fernand à 100 mètres du pont qui se débat accroché à une branche qui plonge dans l’eau, tout en criant  « Au secours ! Au secours ! » Au risque de sa vie, Jeannot n’écoute que son courage et plonge tout habillé dans la rivière pour rejoindre le pêcheur. Il lui prend la tête avec son bras pour la maintenir hors de l’eau et le ramène un peu plus loin sur la rive avec l’aide du courant.

"Fleur aux dents" a eu de la chance, il vient d’être sauvé de la noyade et mettra beaucoup de temps pour se remettre de sa mésaventure. Il vient surtout de comprendre que son insouciance pouvait lui faire perdre la vie.

Jeannot le pêcheur, après avoir raccompagné Fernand l’imprudent jusque chez lui, fait un détour à son domicile pour se changer de ses habits trempés, puis repart vers son travail

Plus jamais de sa vie, il ne revit pêcher Fernand au pont du Gour !