1944: lettres d'un Riverain

 

 

MANSAC…QUOI    Connaitre l’histoire de Mansac 
 
 Lettres d’un Riverain en 1944 publiées dans le bulletin municipal de janvier 2013
 
Jacques Ségeral a confié à la mairie les photocopies d’une série de 6 lettres manuscrites écrites par son grand-père Clément Ségéral au cours de l’année 1944 à sa sœur qui vivait à Agen. Nous publions les extraits qui relatent les évènements liés à la guerre et au quotidien du village et des environs. Compte tenu du délai écoulé depuis ces évènements (68 ans), nous avons gardé les noms des personnes citées qui sont pour la plupart décédées.                                                        ;
                                                                                                                       La Rivière le 10 Avril 1944
                                                                         Ma chère Clémence,
 
….Ce matin de lundi de Pâques, il est huit heures je sors du lit. Adrienne rentre de traire les vaches car le domestique est parti chez lui pour les fêtes…
Mardi dernier, après tout ce qui s’est passé à Terrasson, les Allemands y ont pourchassé les maquis et ont fusillé le secrétaire de la Mairie de Terrasson, roué de coups le maire, Mr Puyaubert, incendié le coin de chez Brousse autrefois, ça a brûlé de chez Bonimont (boulangerie) jusqu’à chez Laroche autrefois, maison qui se tient avec chez Ferragne. Ils ont fait sauter la maison qui était en face de chez nous quand nous habitions avenue de la gare…Pour terminer Terrasson, ils ont incendié dimanche matin la maison de Nancy Roux, chez Delord, le marchand drapier, il ne reste que les murs du rez-de- chaussée. Dans toute la région de Terrasson en allant vers Périgueux et Montignac, pareilles choses se sont passées. Les exécutions ont été nombreuses à Terrasson il y en a eu 4 ou 5… Ils ont embarqué beaucoup de jeunes car ils ont fait des rafles…
Je te disais donc que mardi dernier, après leur passage à Terrasson, les Allemands sont venus visiter les maisons ; ils sont passés chez nous, il était 4 h de l’après-midi ; Adrienne a eu bien moins peur que lors du maquis, la journée ce n’est pas pareil que la nuit. Ils ont fouillé tout le rez-de-chaussée, il y en avait un dans chaque chambre. Total lorsqu’ils sont partis ils avaient emporté 500 F qui étaient dans le sac à main du dimanche d’Adrienne. Chez Albert Lacoste ils ont pris 12 000 F, chez Pommarel 6 000, chez Coupin des bijoux, chez Catus quelque argent et des bijoux, mais si Catus ne s’était pas trouvé par là, ils lui violaient sa femme. Chez Richard 8 à 9 000. Je ne te cite que le village et enfin chez Lagueyrie 27 000 F de billets et 63 000 de bijoux… le Sous-Préfet a demandé que chacun fasse une réclamation écrite et qu’on la lui adresse. Les troupes qui font ce travail sont formées par des Géorgiens (Russes blancs) qu’ils ont enrégimentés et qui sont destinés à faire la police. Les vrais Allemands réprouvent leur conduite mais ils doivent perquisitionner afin de découvrir des armes ou des maquis…enfin, 800 000 F auraient été remis au Sous-Préfet et beaucoup de bijoux. On a pris 3 000 F à la mère Passager, 40 000 ou 45 000 à Vieille Vigne etc.…Chez Piot et chez Macary on n’a rien pris mais chez Piot il parait qu’il y avait un gradé.
Maintenant parlons de Maurice. Je lui ai écrit de ne pas venir, que la circulation n’était pas assez sure, à Brive on a fait des rafles et on dit que jusqu’à 3 000 personnes ont été arrêtées…puis relâchées après vérification de leur situation.
Hier nous avons fait l’huile*, Peyramaure est venu me la faire. Nous en avons eu près de 12 l. Ca a rendu beaucoup. On parle par ici de 600 F le litre…                                                
                                                                       Clément
 
 Le débarquement en Normandie a eu lieu le 6 juin 44 et les troupes allemandes remontent vers le Nord, harcelées par les maquis.                              ;                                                                                                                             
 
 
 
                                                                                 La Rivière le 19 Juin 1944
 
                Ma chère Clémence,
…Il y a eu samedi huit jours les Allemands sont venus chercher tous les hommes pour faire enlever de la grand route des arbres qui avaient été mis en travers pour les empêcher de passer. Dans le quartier personne ne savait où on les emmenait, Enfin 1 h après ils revenaient. Le dimanche, c’est un train blindé qui s’est arrêté à la barrière qui va aux Roumégiers et qui a ramassé Roger, le petit Richard, le petit Dubois et le petit de la femme Chevalier. Les enfants se cachaient dans les blés pour voir le train. Tu parles d’une désolation, mais ils sont revenus le soir à 10 h. Dès l’arrestation de ces pauvres petits les Allemands ont perquisitionné dans notre quartier ; nous étions à Tulle. Quatre Allemands sont rentrés par la cave et ont visité toute la maison. Ils n’ont rien fait de mal, mais toujours pareil, nous avons eu chaud.
La matinée il avait passé un convoi de chars, il y en avait parait-il 200.Ca a duré un moment mais personne ne s’y intéressait beaucoup, on demandait surtout à ce que ça finisse…
 Toute notre région passe sous le commandement de l’autorité allemande pourvu qu’il n’y ait rien de nouveau. Enfin il faut attendre…                                                                                     
Nous sommes sans nouvelles de Jean-Claude ; dès qu’on pourra on ira à Limoges, mais les voies sont constamment coupées. Il est bien difficile de voyager. Si on part, on ne peut pas dire si on arrivera.
A Terrasson, il y a eu pas mal de dégâts et la population est effrayée au point que beaucoup de gens déménagent. La mairie a été incendiée ainsi qu’une partie de la rue Magoutier…
Maurice fauche depuis ce matin. Nous avons eu des cerises cette année abondamment ; en revanche la vigne est gelée, nous n’auront pas de vin cette année - y aurait-il des raisins que les vendanges sont si loin qu’on ne peut pas dire ce qui se sera passé d’ici là…
                                                                               
    *huile de noix                                                                                                           Clément
 
                                                                                                 La Rivière le 5 août 1944
 
                                              Ma chère Clémence
Depuis pas mal de temps je t’ai envoyé de nos nouvelles qui jusqu’ici sont bonnes, mais avec tout ce qui se passe autour de nous, sait-on de quoi demain sera fait. Hier nous avons battu, la récolte a été assez abondante et tout s’est bien passé quoique nous soyons bien seuls. J’avais demandé à Mme Pouch qui est dans mon bureau de venir aider Adrienne. Lucienne ne vient plus, elle a peur de faire la route car il y a une circulation qui ne la rassure pas…
Hier nous avons reçu des nouvelles de Limoges, ils sont toujours dans l’attente de quelque évènement qui obligera Maurice à prendre une décision. Etant sous-officier il est bien possible que ça ne tardera pas. Ici les différents groupes de résistance enrôlent les jeunes gens de 18 à 25 ans.
Un jour de paye, Coupin* a été arrêté et il a été soulagé de 62 000 F qu’il portait. On lui a pris sa voiture. Mme Coupin depuis ne fait que pleurer dit-on. La camionnette de l’usine a été prise également. Enfin tous les jours quelque chose de nouveau.
Nous avons des quantités de poires, pommes, prunes, c’est bien dommage que tu ne puisses en profiter. Ici le maquis a taxé la viande et les légumes ; on s’y conforme sans récrimination….
                                                                                       
                                                                                                                                         Clément
 
                                                                     
 
  
                                                                      La Rivière le 18 septembre 1944
 
                    Ma chère Clémence
….  Ici tout a été calme on a bien eu des émotions causées par ces sales Boches mais enfin nous avons été relativement tranquilles si nous nous comparons aux autres régions.
On a fini par mettre la main sur une femme qui avait été indicatrice des Boches à Donzenac. Elle a été la cause si 18 jeunes gens ont été tués dont ces pauvres enfants de la Rivière : le fils Lafon et le neveu à Fel qui s’était marié avec la fille Delporer, il s’appelait Fauconnier. Cette femme m’a-t-on raconté, a été promenée dans Brive avec un écriteau « Pour 75 000 F j’ai fait tuer 18 jeunes gens et mon fils » il paraît que la foule ne l’épargnait pas de coups et d’injures. Est-il permis qu’il y ait sur terre des gens qui vaillent si peu !
La semaine dernière, nous avons eu Léonie, elle a passé ces huit jours avec nous. Elle est repartie le dimanche par Terrasson…Le  temps qu’on a gardé Léonie, Adrienne en a profité pour se faire faire une robe d’un manteau et réparer de la lingerie…
On a arrêté Mr Coudray mais il n’y a pas eu grand chose contre lui, car ce matin, la dactylo de Terrasson qui nous apporte les nouvelles a dit qu’on l’avait relâché. Le docteur Chenier a été également arrêté…
…Il est fortement question d’un relèvement des salaires qui irait à 50 % pour notre usine. Quel effet cela va produire sur le coût de la vie ? …
                                                                       Je t’embrasse bien affectueusement        

                                                                                                                                        Clément 

 

*Coupin : comptable de la Paumellerie Electrique